| Improvisation pour accordéon (Bertrand Serra) |
Léruption de la free music bannit pour quelques années laccordéon des cercles créateurs, le relégua aux attributs de sa mythologie. Certains musiciens, comme Bernard Lubat (« Je vomissais laccordéon ») ou Antonello Salis (« Lambiance qui entourait cet instrument ma toujours un peu traumatisé, cétait très kitsch ») décidèrent alors de sen débarrasser ; laccordéon, recouvert de sédiments divers - masques à arracher, stéréotypes et clichés à éradiquer, images dEpinal à détruire avait alors perdu toute mobilité créatrice
Son passé était lourd, paralysant, la tâche serait rude
Il fut pourtant aperçu au cours des années 70, ici, là - aux épaules de Heiner Goebbels en 1979 (avec Alfred Heath), chez Braxton en 1978 (au sein du Creative Music Orchestra, tenu par Birgit Tambhorn) ; Leo Borgart (aussi avec Bennink, Mengelberg) ou André Goudbeek au sein du Willem Breuker Kollektief (& Loes Luca, Bvhaast ), Tom Cora, Zeena Parkins, Ekerhaardt Jost (Fish Music 002), Colin Smith (avec Mike Westbrook), Hans Hassler (Vienna Art Orchestra, et co-leader de Habarigini) ou Alfred Mélichar en Autriche lont, entre autres, sanglé
Des traces donc. On en oublie
Nombreuses, éphémères et fugitives toutefois, celles dun instrument encore sous le joug dune servitude volontaire (au service de cette mythologie), minoritaire et sans pouvoir (dexpression) dans limprovisation, périphérique et accessoire : ses interventions sont ponctuelles, sa puissance dévocation uniquement sollicitée pour envelopper un sentiment (la mélancolie), une impression (la fête, le voyage), sa place indéfinie. Laccordéon se forgera, en marge dautres champs dexpression (que le musette ronflant), dautres visages, inventera des passerelles de toutes sortes grâce, pour lessentiel, aux musiciens qui lont choisi sinon comme outil exclusif, du moins comme outil de création (et pas seulement comme accessoire
). Ceux-ci feront acte de mobilité, et de capacité à jeter des ponts, relier, rencontrer, jou(i)eront sur maints territoires afin de déjouer liconographie patentée, afin de lui rendre son amplitude de jeu inouïe (il balaie en effet tout le spectre sonore des basses aux aïgues), dune polyphonie incroyable : grâce à ses deux soufflets, il possède cette capacité de produire des rythmiques, de jouer la musique en mouvement, de garder les notes vivantes bien plus longtemps quun piano. Son ambivalence (entre corde et cuivre) laidera plus tard - pour les accordéonistes en recherche dautres expressions - à senraciner entre-deux, réticent à toute sédentarisation, posté aux lisières même de multiples territoires
Il leur fallut donc désencombrer linstrument avant de lui penser de nouveaux horizons. Lapprocher autrement, laisser par exemple le temps oeuvrer: pour Lubat : grâce à Portal « qui jouait du bando dune façon complètement destroy pour lépoque », il reprend laccordéon vers 1975, avec fureur, pour jouer en liberté, des duos bandonéon/accordéon avec Portal à Uzeste, pour régler des comptes avec lui cest « un instrument pourri que jaime » - le bousculer, tirer-pousser, faire vivre le soufflet, par torrents ; pour Antonello Salis aussi. Il reprend laccordéon (« redevenu pour moi un instrument totalement nouveau, débarrassé de ses clichés historiques ») en 1980 (après 15 ans darrêt), résolument tourné vers de nouveaux concepts de jeu. Peu à peu, laccordéon devient pour Salis une véritable alternative au piano, grâce auquel, par intégration des racines méditerranéennes, des couleurs et des odeurs maritimes notamment du Sud, des airs sardes (dont il est originaire), il vagabonde : que ce soit avec Evan Parker (Improvvisazioni Notes), avec Gérard Pansanel, pour un hommage à Nino Rota, avec Cadmo ou en duo avec Sandro Satta ou Gianni Coscia, chez Pino Minafra (Colori) ou encore tout dernièrement, en invité de lItalian Instabile Orchestra et bien dautres pérégrinations encore - il sattaque, parmi tant dautres nouveautés, à une réinvention folklorique concrétisé dès 1989 par Quelle che restano un solo à la coloration dense, à lhumour naïf
. Et il ne sera pas le seul : en Italie, avant lui, Gianni Coscia, ailleurs, bien dautres
nous le verrons
Par tradition, et par vocation, laccordéon est resté lié à la danse sous toutes ses déclinaisons - du musette rafraîchi à la tarantelle, en passant par la musique contemporaine (Klucevsek ou Oliveros avec Merce Cunningham, Contet avec Susan Buirge et Loïc Touzé etc) et au folklore, sous toutes ses latitudes : la tradition écartée, les vieux airs sont alors déracinés, métamorphosés, agencés avec dautres sons arrachés dailleurs . A ce jeu-là, le plus insolent, le plus inventif restera Lars Hollmer, un suédois dUppsala. En 1974, Lars, en chinant, déniche dans une boutique musicale un vieil accordéon Neco tapissé dun tissu issu dun pyjama, bricole, seul, et se lance sur ce qui deviendra son outil de prédilection. Six albums avec Samla Mannas Mamma qui vire du progressif à lexpérimentation, quelques collaborations avec Henry Cow (il retrouvera Fred Frith à maintes reprises plus tard), Univers Zéro, ou encore le collectif RIO (Rock In Opposition), une séparation, puis une navigation solitaire, où, de manière similaire à Robert Wyatt, sa musique prend une tournure plus mélodique et réfléchie ; il façonne au fil des disques un univers à la fois enchanteur (une sorte de pays de cocagne, où se mêlent des parfums denfance, de conte, de fête, presque de foire parfois qui semblent venir dun âge dor, gargantuesque), fondé sur un optimisme généreux freiné cependant par des tournures sombres et pensives (aussi froide que lhiver suédois..), acides : Hollmer ne joue pas un numéro de cirque
Si sa générosité réussit à mêler des sonorités venues de multiples horizons (musiques traditionnelles du Nord notamment), il reste cependant quà ce jeu Lars nest pas le plus fou : Mike Adcock le surpasse. Dès 1985 (aussi avec Lol Coxhill : nato 1085) avec Accordions Go Crazy (où chacun cest à dire Clive Bell, entendu aussi avec Cage ou Stockausen, et Dean Brodrick - tient laccordéon, à tour de rôle ou simultanément), il fonde un répertoire hallucinant : dans cette musique (2 disques sur Trikont, 1988/89) dansante, bourrée dhumour, de poésie, dénergie étincelante, et de toutes sortes de choses (des sonorités venus dinstruments hétéroclites) qui sollicitent au-delà de toute espérance notre capacité à lémotion se fondent des traces, des miettes de jazz, rock, tango, country, reggae, musiques tsiganes, africaines, celtes, latines, klezmères, etc, etc
De la mélodie à latonal, cest un feu dartifice et un hommage incessant à ce qui semble, chez Adcock, sacré : vivre
La réunion exclusive de plusieurs accordéons soffrit plusieurs tentatives, parfois éphémères: le Quartetto Nuovo (1992/93) franco-italien composé de Salis, Coscia (entendu aussi avec Gianluigi Trovesi), Richard Galliano, Marcel Azolla ; des duos (Coscia/Galliano ou Salis), des trios (les mêmes + Portal); Accordion Tribe porte dès 1996 le genre à son incandescence : Otto Lechner (Autriche), Maria Kalaniemi (Finlande), Bratko Bibic (Slovénie, membre du légendaire Begnagard, et de Surface Nimal, avec Tom Cora), Lars Hollmer (Suède) se réunissent à linstigation de Guy Klucevsek. Américain dorigine slovaque, issu de la pop et du rocknroll, cest à lécoute de Terry Riley et Steve Reich quil découvre son désir de composer. Son répertoire, qui revendique des influences variées polka (en grand imitateur des styles ethniques
), classique, world music, jazz se compose de multiples facettes, à la limite de léclatement total. Son style revendique deux qualités majeures : celle de filtrer et de transformer ces éléments éparses venus dautre part; un contrôle rigoureux et extrême du soufflet qui est la force même de sa dynamique
Par lintermédiaire de John Zorn, Klucevsek (présent sur Cobra) - qui fréquente aussi Pauline Oliveros ou Anthony Braxton (sur «4 (Ensemble) Compositions 1992 avec Ted Reichmann, autre accordéoniste avant-gardiste de talent) sintègre à lavant-garde improvisée. Il joue bientôt avec Elliott Sharp, Bobby Previte, Fred Frith, Bill Frisell (Have a Little Faith)
Restons à lOuest. Andrea Parkins délaisse rapidement le piano et le synthé lorsquon lui fait don dun accordéon. Partenaire, entre autres, dEllery Eskelin (avec Jim Black) et de Briggan Kraus, elle utilise différents effets (électroniques notamment) pour le déterritorialiser de ses sonorités naturelles et ouvrir dautres perspectives. Ses paysages musicaux, articulés autour dune étrangeté quasi obsessionnelle (obtenue à force dexplorations oniriques, fantasmatiques, fascinantes de toute façon), construits à partir de structures insolites, illustrent son désir de munir laccordéon dun nouveau langage - une syntaxe, une grammaire adéquates à ses expérimentations créatives: Cast Iron Fact, son premier album sous son nom, et Slippage, qui suivra, en sont les plus belles expressions
Enfin, Pauline Oliveros. Son accordéon « free bass » (comme le nomment les américains) relié à deux processeurs électroniques crée une polyphonie intense. A lécoute des bruits du monde, du murmure de la rivière au grondement volcanique, elle revient, comme dans les techniques de méditation et déveil de la conscience quelle transpose à la musique (Sonic Meditations, 1968), à lessentiel : la respiration. Des racines du ciel aux vibrations telluriques, chaque souffle est envisagé dans une démarche transcendantale. Aussi Oliveros manifeste-t-elle une sensibilité particulière à la qualité sonore, mêlant des éléments abstraits dorganisation à des sensations fluides : sa musique allie le conceptuel à leffusif, le dense à laérien, anime des couleurs transparentes, en appelle à la réverbération sonore pour évoquer les échos du cosmos. Entre musique contemporaine et improvisation (présente sur Zwei de Fritz Hauser), elle bâtit des territoires séduisants par leur sérénité, leur fraîcheur (retour à la source) et leur émanations philosophiques.
En France, excepté Daniel Colin - un improvisateur torrentiel - Jean-Louis Matinier, Pascal Contet, Richard Galliano (qui ont eu droit à un traitement particulier dans ce numéro, et pour cause), dans des genres différents, peuvent être mentionnés, générations confondues (les uns arrivant après le renouveau du jazz à laccordéon des années 80) Michèle Burette (Drame Musical Instantané), Geneviève Sorin (Bonis Family), Alex Scorier (1974, Placebo), plus récemment David Venutucci avec Hubert Dupont, et dautres, délaissés ici qui domptèrent la bête de manière éphémère.
La nouvelle musique improvisée européenne, du côté de ses fondateurs, fut plutôt sourde aux accents de laccordéon. Notons pourtant, Jan Johanssen, un des premiers poly-instrumentistes free (1965/68) ; Claude Parle, un des premiers à sexprimer dans le contexte du solo absolu (quon entendra aussi avec Soft Machine ou Johnny Dyani, Berrocal ou Vitet
) ou Fred van Hove, qui dés 1972, lutilise en alternative au piano, à loccasion (FMP 0230, FMP-SAJ 42). Dans le même réseau musical, Sven-Ake Johansson, entre autres batteur de Peter Brötzmann avec Han Bennink (Machine Gun), fait subir à laccordéon la même mutation opérée sur la percussion : clusters, ruptures mélodiques, bruitisme free, déconstruction
En duo avec Alex von Schlippenbach, en solo (FMP 12), sur SAJ,en duo (FMP 1080) et en trio (+ Reichel) avec Rüdiger Carl : celui-ci (qui mène de front plusieurs voies dexpression - au ténor, clarinette, accordéon et concertina, un cousin) revendique dés 1979/80 laccordéon comme un moyen dexpression à part entière: avec Reichel et SA Johannson ensemble ou séparément, avec Léandre en duo ou au sein du Canvas trio, en solo enfin : Vörn (FMP 1110, 1986), une suite splendide dimprovisations dansantes et brûlantes, de romances douces ou enlevées (une reprise émouvante de Those Were the days de Mac Cartney) à laccordéon, au bandonéon
Suivra en 1993/1995 un second disque solitaire sur FMP (CD86), lui aussi de haute volée
En marge de la musique improvisée, et du côté du tango, au bandonéon, signalons deux figures dimportance : César Stroscio (avec François Tusques : Octaèdre, en hommage à Julio Cortazar, argentin comme lui) et Dino Saluzzi, qui en quatre albums sur ECM, a ouvert des voies poétiques (et andines) singulières et nouvelles.
Laccordéon na pas fini de muer, de sonder ses possibilités, dexplorer la richesse prodigieuse de son potentiel. Même si le meilleur reste sûrement à venir, écoutez, vous entendrez, cest déjà (d)étonnant
!
>> Voir aussi article sur Pascal Contet