| Pascal Contet : La musique en archipel (Bertrand Serra) |
En France, ailleurs peut-être, la géologie musicale, oeuvrant par sédimentation, agglutina des strates ( à partir dalluvions sociologiques : immigration et ouvriérisme - et historiques : le 19e siècle, le Front Populaire, les grèves
) de stéréotypes qui pétrifièrent peu à peu laccordéon, qui étouffèrent bientôt sa mobilité, extrême, ne laissant en apparence que quelques attributs : apparaître, ne pas être. Telle était sa problématique.
Ce qui fut institué par culture lui fut attribué de nature : une mythologie (selon Barthes), comme le Tour de France, le catch, avec ses codes taillés semble-t-il pour léternité, ses légendes et ses surnoms
Si jinsiste sur cette problématique, cest quelle occupe le cur même de la démarche de Pascal Contet, précisément attentif à sortir laccordéon de ces ornières, de ses chapelles. Il décida demblée, parce quil était suisse, et au vu de lenseignement de linstrument « encore archaïque en France, en tout cas très dix-neuvièmiste », de faire ses études en Allemagne (avec Elsbeth Moser), au Danemark (avec Mogens Ellegaard) et daborder laccordéon par le répertoire classique et contemporain, au risque de se heurter à lestablishment persuadé que linstrument ny a pas ses racines. Pascal Contet ne cessera de cultiver ce décalage, cette différence. Ses racines, il les plante sur de multiples territoires, opérant très vite à un décloisonnement des genres. Se jouer des frontières pour jouer de la musique. Rien dautre. Il pallie cette absence de sédentarisation par une aptitude à lier, relier : aller vers lautre (qui nest pas le même, évidemment), penser la musique, ses enjeux, ses intensités à laune de lhumain, de la rencontre.
Cette attitude ne pouvait que séduire Joëlle Léandre. Lorsquil se rend au CDMC pour la recherche de répertoire, elle semblait la plus susceptible décrire une pièce pour accordéon. Limprévu de la rencontre aidant, cest un autre voyage que la contrebassiste lui propose : improviser. Grâce à ce duo et à Jean-Pierre Drouet, il entre en improvisation, navigue dans ses eaux troubles : dautres rencontres (Andy Emler par exemple), des projets, et deux disques : avec Joëlle Léandre, un dialogue de toute beauté où chacun sattacha à repousser les limites de son instrument, à faire vaciller létabli et les idoles crépusculaires, enchevêtrer leurs lignes (de fuite bien sûr) de sons pour inventer des voyages singuliers, inaugurer de nouvelles traces; Les Variations dUlysse de Drouet, une marmite dairs venus de tous horizons écrite pour une chorégraphie de Gallotta.
A la lisière de tous les arts et de tous les territoires, à laffût de ce qui arrive, sans être fugitif pour autant, Contet pérégrine. A mesure de cette navigation, à mesure de diversifier ses approches, il dessine, avec comme seule boussole une cohérence intérieure indéracinable, une archipel qui ne ressemble quà lui : des îlots qui se recoupent parfois, comme les réseaux auxquels appartiennent les musiciens rencontrés, des îlots qui ne sont pas étrangers puisquils ont en commun ce même désir qui les anime.
Il sest bâti au fil des ans, une notoriété solide au sein du contemporain, en participant à lactivité de la plupart des ensembles dédiés à cette musique (Ensemble Intercontemporain, fondé par Boulez, proche de lIRCAM, Ars Nova dirigé par Philippe Nahon, lItinéraire, 2e2m, Court-Circuit, lAccroche-Notes
), en se produisant comme soliste avec lOrchestre de Chambre de Lausanne, les Philharmonies de Lorraine, de Göttingern, de Timisoara
. Au fil de ces collaborations, il se forge un répertoire insolite et évocateur: Vinko Globokar, Luciano Berio (lopéra Outis où il joue le clown-musicien), Sylvano Bussotti (excellant dans la musique théâtrale), Fénelon (élève de Messiaen, un style marqué par le silence et lépure), Jean Françaix (le compositeur français « le plus joué au monde », proche de Debussy et Ravel. En 1994 , il dédie à Pascal Contet son Concerto pour accordéon), Claude Ballif (fidèle à une écriture atonale mais non sérielle, où lémotion affleure constamment), Jacques Rebotier (qui sintéresse particulièrement aux rapports de la musique avec le texte, fondateur de la Cie VoQue, où circulent toutes sortes de choses poésie, roman-photo, danse, musique.), Bernard Cavanna (élève de Dutilleux mais dans lessentiel autodidacte, il travaille pour le théâtre, avec Vitez, pour la danse, avec Preljocaj, pour le cinéma. Il compose en 1998 une uvre splendide, Messe un jour ordinaire, une sorte dopéra singulier, résolument ancré dans le quotidien, sarticulant principalement autour de 2 textes : celui du rituel de la messe et la parole dérisoire, minimale même, dune jeune femme en pleine détresse, à la dérive) enfin pour lequel, avec le trio Aller-Retours (avec Noëmi Schindler au violon, Christophe Roy violoncelle ), il interprète le Trio pour accordéon. En solo, il interprète aussi (disque à paraître) des uvres de Sofia Gubaïdulina, Nordheim, Berio, Mogenroth
Pour Pascal Contet, les qualités mises en éveil en musique de chambre (il a joué aussi Scarlatti) diffèrent de celles requises pour improviser : « dans la musique de chambre écrite, il faut être à lécoute : le danger de ne pas être ensemble quand il faut lêtre menace toujours. Lécoute, et aussi la patte sonore, surtout dans le jeu en trio : une couleur particulière doit être restituer. Dans limprovisation, lécoute intérieure de lautre est privilégiée. » La découverte de limprovisation, tant en jazz quen danse, lui ouvrira des chemins inconnus au sein du contemporain, lui permet de découvrir une approche de jeu vraiment différente plus dintention, plus de chair - où limpulsion (ce qui sort en jet) prime. « Des voyages, où chacun se trouve pris par le voyage de lautre », où le quotidien ressort immanquablement. Être sur une piste dangereuse, et fricoter avec léphémère, sinvestir entièrement (avec son corps alors que lécriture a tendance à le mettre en silence), se surprendre, faire preuve de réparti devant linconnu. Enfin, il y goûte une sorte de désinvolture terriblement absente dans le contemporain.
Parralèllement à ces rencontres musicales, il sintègre à des productions chorégraphiques : avec Stéphanie Aubin, Angelin Preljocaj, Gallotta où il reste en retrait, la musique nayant lieu que de support. Avec Eric Lamoureux et Héla Fattoumi, au sein de leur compagnie, il établit un véritable dialogue, où il apprend à sinstaller avec son accordéon dans lespace (« aujourdhui, labsence de mouvement me paraît inconcevable. Jutilise laccordéon comme une présence ») et travaille avec eux en « imbriquements », en réponse : « le geste, partie intégrante du « sonore » de la danse, et la musique, en écho et en rappel du geste du danseur. Samuser à se répondre, à créer des traductions simultanées, ou différées. » Dans ces improvisations, il apprend la manière dintégrer son corps de musicien à la chorégraphie (« Au début, jadoptais naturellement une période de répulsion »). Il ne sagit plus daccompagner les danseurs, mais dêtre actif.
Avec Loïc Touzé (un franc-tireur, qui après avoir démissionné de lopéra à 21 ans, apprend à défaire inlassablement les codes inscrits dans le corps, pour retrouver une liberté) pour des improvisations en duo, puis, pour des ateliers dimprovisation avec Susan Buirge une pionnière de lexpérimentation (qui repensa le sens même de la création chorégraphique : lieux insolites, rapport avec le public
), qui bâtit un art minimal (par lextrême sobriété du geste, par des processus répétitifs) nourri à la puissance démotion du mouvement.
Limprovisation en jazz, en danse, la musique contemporaine où il acquit une reconnaissance certaine, dautres expériences récemment un duo avec Fred Bigot (Fondation Cartier-Paris, festival Knitting Factory à New-York, à Tokyo
), un créateur/manipulateur de musiques électroniques, côté techno/noisy, avec Denis Tuveri, entendu ailleurs avec Jacques Di Donato ou Marc Peronne, à laccordéon ou bandonéon, dans un quatuor avec Christian Hamouy (ex-directeur des Percussions de Strasbourg), Bini et Dominique Régef (vielle), avec le percussioniste Jean Geoffroy, en duo avec la coréenne Sae Jum King (piano) pour un concert de musique de chambre « Autour de Piazzolla » , avec des plasticiens (Hata Satoshi notamment)
Dernièrement, comme plusieurs chemins à un certain moment peuvent converger vers un point névralgique (un carrefour, cest bien çà), Pascal Contet, au cours de sa résidence à lArsenal de Metz puis à Sons dHiver en Janvier 2000, a juxtaposé ses différents éclairages de laccordéon dans un spectacle Sons et Lumières : « lidée était de fonctionner sur le mode du patchwork, du zapping. Présenter les groupes dont il fait partie intégrante à chaque fois ( Quintet dAndy Emler, duo avec Léandre, un groupe folklorique portugais rencontré lors du festival de Coimbra, un musette, un solo, le trio Aller-Retours, une exposition, des éclairagistes pour des jeux de lumières insolites), les laisser sexprimer, puis ensuite les mélanger. » Une sorte de réunion de projets éparses, une concrétisation.
Si Contet uvre à un décloisonnement des genres, dans lessentiel pourtant, sa singularité vient dune sonorité originale, et une posture que lon retrouve sous toutes les latitudes de son archipel : décoder linstrument, et à la manière qui lui est propre lépurer, le désencombrer (cest aussi « lié aussi à un désir personnel de ne pas sencombrer ») : cest alors une sorte de minimalisme serein, acidulé, dense à force de sobriété, un son retenu (lintériorité de la musique) pour une précision calculée. Pour voyager plus léger. Le traitement particulier de son timbre dégage une présence étrange, sans cette charge mélancolique ; les couleurs dessinées sont étrangères à la palette habituelle : des teintes douces, citronnées, aériennes, comme un parfum subtil de femme ; son jeu percussif et fluide, simplement élémentaire (le mouvement du vent, de la mer
) sans images en tout cas (représentation expulsée !), son souci de la polyphonie ( « bouger, souvrir, se fermer, une multitude soffrent sur cette base ») et de la sensualité de cet instrument sont les moyens mis en oeuvre pour louverture de nouveaux horizons.
Arracher les masques, partout, décoder, rencontrer, inventer ; expérimenter. Lessentiel, nous pouvons en témoigner.