| Richard Galliano (Philippe Schoonbrood) |
Rencontre avec le créateur du " new musette "
Richard Galliano, « Passatori » (1) d'Emotions !
Réunion de Famille à Liège
En 1999, au 9ème Festival International de Jazz A Liège, Richard Galliano se produit en duo avec Michel Portal, multi-instrumentistes, compositeur, reconnu et respecté tant dans le monde du jazz que de la musique classique et contemporaine. La grande salle du Palais des Congrès est pleine à craquer, une ovation debout amènera le duo à interpréter une valse, Indifférence, avec Portal au bandonéon ! Nouvelle standing ovation et dernier salut au public. Je raccompagne Michel Portal et l'aide à transporter ses instruments. Il s'inquiète de l'absence de son partenaire. " Peux-tu le retrouver, j'ai peur qu'il se perde, c'est pas évident ici... " me dit Portal avec son inimitable mimique de perpétuel angoissé. En quête de Richard Galliano, je l'aperçois bloqué dans les escaliers, entouré d'aficionados. Aucun de ces visages ne me paraît familier d'un club de jazz ou d'autres concerts dédiés à la note bleue. Il s'agit d'accordéonistes, amateurs d'un âge certain et jeunes élèves, mêlés dans une même ferveur. Et, même après un concert de près de nonante minutes, où il a tout donné, Richard Galliano donne encore des explications sur tel placement sur le clavier, des précisions sur telle suite d'accords, avec une amabilité et une humilité qu'on ne rencontre que chez les plus grands. De toute évidence, ce soir-là, la grande famille de l'accordéon s'était donné rendez-vous.
La potion magique de Galliano
Quelques mois plus tard, rencontre dans un salon d'un hôtel du quartier Nord de Bruxelles. Richard Galliano, tout de noir vêtu, le visage détendu et sans son instrument, me reçoit avec une telle bonhomie que je me sens chez lui, quelque part entre Grasse et Nice. Et pourtant, nous sommes en décembre et le ciel est plombé !
Né à Cannes, un 12 décembre en 1950, Richard Galliano ne pouvait que rencontrer l'accordéon. Son père, Lucien Galliano, à septante-quatre ans, est toujours professeur d'accordéon. Il a parcouru les routes de France et d'Italie avec son instrument, pour des concerts dans des clubs, pour animer des bals populaires. " Le répertoire de mon père est énorme. Bien plus important que le mien, de la java au country, en passant par les standards du jazz ! " Dans ces conditions, on imagine aisément que les sons de l'accordéon, joué par le père, déterminaient déjà le parcours de Richard Galliano, encore ftus ! Ce départ prometteur allait donc tout naturellement conduire l'accordéon sur les genoux de Galliano Jr. dès l'âge de quatre ans. Ensuite, comme souvent, le hasard des rencontres bien comprises dessinera un parcours original, où Galliano écrira un nouveau chapitre de l'histoire moderne de l'accordéon. Ainsi, après l'apprentissage de l'instrument, jusqu'à sa maîtrise - Galliano remporta plusieurs prix internationaux au début de sa carrière -, et un cursus classique au Conservatoire de Nice (trombone, harmonie et contrepoint), le jazz ne tardera pas à orienter sa réflexion et son jeu. Pour commencer, la rencontre avec la musique du trompettiste et compositeur américain, Clifford Brown : " Son drive, sa sonorité, sa façon de phraser m'impressionnaient, j'ai relevé tous le chorus des disques qui me passaient dans les mains... " Tandis qu'un de ses professeurs d'accordéon, Claude Noël, lui fera découvrir les accordéonistes swings comme Art Van Damme et un membre de l'orchestre de Benny Goodman, Ernie Felice. Galliano nous révélera même : " Il n'y a pas si longtemps je possédais même un photo assez rare de Duke Ellington tenant un accordéon. Je l'ai prêté à un magazine pour illustrer un article, la photo ne m'a jamais été rendue. "
Paris, Barbara, Nougaro et le jazz grâce au Brésil
L'inévitable montée sur Paris conduira Galliano d'abord sur le terrain de l'accompagnement et de l'arrangement pour des voix marquantes de la chanson française : Barbara, Juliette Gréco, Yves Montand et bien sûr Claude Nougaro, pour lequel il fut directeur musical et talentueux compositeur. C'est dans l'entourage de Nougaro que Galliano fréquenta une véritable pépinière du jazz français : Maurice Vander, Eddy Louis, Yvan Julien et Charles Bellonzi. Mais, c'est grâce à des musiciens brésiliens - le batteur José Boto et le pianiste Riqué Pentoja - qu'il montera pour la première fois sur la scène d'un club de jazz, au « Petit Opportun » à Paris. Cette ouverture à l'accordéon de la part d'artistes brésiliens n'a rien de surprenant. En effet, contrairement à l'Europe, l'accordéon ne souffre d'aucune connotation péjorative au Brésil. De grands maîtres de la musique brésilienne contemporaine, comme Hermeto Pascoal, ainsi que le " pape " de la musique populaire, Luis Gonzaga (1912-1989), véritable idole du peuple brésilien, jouent de l'accordéon. Galliano doit aussi son premier disque " jazz " à ces Brésiliens-là, pour l'enregistrement de l'album « And The Boto Brasilian Quartet » de Chet Baker ! Il enregistra avec ou accompagna ensuite Bireli Lagrene, Ron Carter, Enrico Rava, Pierre Michelot, Jan Garbarek, Michel Petrucciani, Philip Catherine, Didier Lockwood, Eddy Louis et même Joe Zawinul (Weather Report/Zawinul Syndicate) à l'occasion de deux éditions du Festival Umbria Jazz.
Astor Piazzola, la rencontre décisive
« Dès que je me sens enfermé, j'ai envie de casser les barrières. Je n'ai pas envie d'être enfermé dans le jazz non plus. D'ailleurs, je préfère être un musicien tout court, qu'un musicien de jazz. Je jouais beaucoup plus de musiques brésiliennes ou de tempos brésiliens à l'accordéon, qu'une valse musette, même swing. C'est quelque chose que j'ai rejeté pendant longtemps. » Au début des années '80, ce sera la rencontre décisive avec le frère argentin, Astor Piazzola : « Il a fallu que je rencontre Piazzola, et qu'il me dise de faire un travail autour du musette, de la java, mon premier terreau. Je devais retourner à mes racines, creuser, pour mieux les transformer, comme lui l'avait fait en Argentine, autour du bandonéon et du tango, pour créer le tango nuevo. Il me reprochait même de sonner trop américain ! J'ai pris à la lettre ce qu'il ma dit. C'est ainsi qu'il ma mis sur les rails du new musette. » Il y eut encore d'autres rendez-vous importants : « Une autre rencontre très belle, et qui compte énormément pour moi, c'est celle avec Toots Thielemans, sur l'album « Lorita ». On y joue deux thèmes, Lorita et Gisèle. Là, c'est encore autre chose, car l'harmonica c'est comme la main droite du pianiste, et moi à l'accordéon, je fais la main gauche. Ce sont des timbres qui se marient bien. Et puis, n'oublions pas que Bluesette, le thème de Toots qui a fait le tour du monde, est une contraction de blues et musette ! "
Accordéon et musiques électroniques
« Lorsque j'accompagnais Claude Nougaro, dans les années '70, j'utilisais mon accordéon comme clavier pilote. Il commandait des synthétiseurs comme le Mini Moog ou le Prophet V. Puis est arrivé le système Midi. J'ai tout de suite senti qu'il y avait un petit retard dans l'attaque. En plus, cela correspond à l'époque où j'ai rencontré Piazzola. Je me suis alors replongé dans la musique acoustique, pour me rendre compte que les instruments acoustiques sont beaucoup plus riches en harmoniques. J'ai même mesuré cela un jour avec un magnétophone reçu à l'essai. Les sons des synthés étaient rendus de manière impeccable. Pour le tester définitivement, j'ai pris un petit harmonica et en jouant une seule note, je me suis aperçu qu'il y avait un pleurage terrible ! Sur les instruments acoustiques, chaque note a un son particulier. Sur un vieux bandonéon des années '30, le do ne sonne pas comme le ré, et ce sont tous ces défauts qui font la richesse de l'instrument. Même pour l'écriture, je préfère le crayon et le papier. Mais, bien sûr, c'est mon histoire. »
A l'aube de ses cinquante ans, en pleine maturité, Richard Galliano se trouve à un moment charnière de sa vie artistique. Il dit avoir réalisé tous ses rêves d'enfance. Il commence à creuser la composition, de plus en plus. On l'observera donc surtout du côté de l'écriture, dans ses aventures en solo, duo, trio ou accompagné par des orchestres à cordes. Mais, peut-être une rencontre improbable attend cet infatigable passeur d'émotions sans frontières.
(1) « Passatori » (passeur de frontières) est le titre du dernier cédé de Richard Galliano pour Dreyfus Jazz, enregistré avec un orchestre à cordes, I Solisti dell'Orchestra della Toscana. Il s'agit d'un témoignage à la fois émouvant et rempli de forces de Galliano compositeur contemporain. Dreyfus a également publié un impressionnant coffret intitulé « Solo, Duo, Trio » accompagné d'un livret de près de trente pages. On y entend le maestro en solo lors du Umbria Jazz Winter Festival de '98, enregistré en duo avec Michel Portal par la NDR à Hambourg et en trio avec Daniel Humair et le regretté Jean-François Jenny-Clark au Festival de Montreux en '96. Tous ces disques sont distribués par Culture Records.