Mon pauvre cur est un hibou
Quon cloue, quon décloue, quon recloue.
De sang, dardeur, il est à bout.
Tous ceux qui maiment, je les loue.
Guillaume Apollinaire (The Owl)
Depuis ses premières collaborations avec Mal Waldron en 1959 au Five Spot où ils se confrontaient avec quelques jeunes poètes Allen Ginsberg, Jack Kerouac, Kenneth Rexroth entre autres dans une sorte de happening qui mêlait jazz, poésie et une furieuse ardeur à changer la vie, Steve Lacy na cessé darpenter les champs artistiques pour collecter des matériaux, les rapprocher, les transformer, na cessé de marier texte et musique, les travaillant pour obtenir une construction où les éléments, loin dêtre illustratifs ou seulement juxtaposés, simbriquent dans une structure cohérente, homogène : lArt Song, notion singulièere propre au sopraniste.
La musique ny souligne pas les mots, les mots ne redoublent pas les sons. Lespace se construit entre-deux, entre le texte et la musique la chanson est comme un pont reliant les deux terres - grâce à une dialectique subtile qui permet daccorder la sonorité des mots, leur articulation ponctuation, ruptures, scansion - leurs significations, aux phrasés, aux séquences de la musique, aux impétuosités de limprovisation.
Ce travail de composition nécessite dabord une approche sonore du texte. « Je trouve un poème, un texte dans un livre ou dans un journal qui me choque, me surprend. Jai la voix dIrène en tête et je me mets au piano pour composer, trouver les notes justes. Le secret cest quil faut lire, dire, et chanter soi-même, même mal comme moi. Cela doit être intéressant et chantant, cela doit valoir la peine dêtre mis en musique. »1
Le sopraniste joue avec les mots. Cest comme un mécano, on en démonte les pièces pour en saisir les articulations sonores, les phonèmes, expérimenter, tâtonner, saisir lintelligence sonore du texte, son insistance, appréhender les mots comme des sons (Nabokov : « Lo-li-ta : le bout de la langue fait trois petits bonds le long du palais pour venir, à trois, cogner contre les dents. Lo. Li. Ta. ») avant même lavènement du sens et du signifiant : le texte est à la source un matériau phonétique.
Traitement bien particulier que celui-ci, déconstructif, où la technique littéraire est adaptée à la musique et vice et versa : « la musique est lemballage pour les mots, elle transporte les paroles vers loreille, vers le cur ( )Les paroles nous obligent à avoir une musique flexible qui puisse sadapter aux strophes, aux formes et aux métriques singulières des textes.2 »
Dans ces compositions, Steve Lacy recherche une synergie parfaite de la mélodie et de la prosodie qui aboutit parfois à un déplacement des deux pour que les métriques ne soient pas décalées : texte et musique sont en interaction, interpénétrés, comme deux pâtes travaillées lune pour lautre pour en obtenir une seule, comme deux confluents finalement sembrassent et se fondent en un seul cours : la chanson ; doù limportance du découpage sonore et des diverses manières darticuler le texte dans le chant.
Si limprovisation libre, in situ et in vivo, en compagnie de poètes ne fut pas rare (Lacy a aussi parfois utilisé de brèves séquences vocales comme tremplin à limprovisation), le travail de composition semble lemporter, comme en témoigne sa discographie : lexhaustivité en matière poétique chez Lacy serait innapropriée ici3, nous nous contenterons den tracer les traits principaux.
La collaboration avec Irène Aebi (plus dune centaine de pièces vocales, 50 disques et des milliers de concerts), « voix inséparable et fondatrice de lidentité de lart song lacyen »4 y est marquante : Lacy, loin de théoriser, sappuie sur la voix profonde, expressive de sa partenaire sa texture, son timbre, sa diction - et sur toutes les voies possibles pour envelopper un texte (chant, mélodie, scansion, déclamation, récitation, à la manière dun lieder ) pour composer ses chansons.
Collaboration qui débute à la fin des années 60, avec The Way, premier mouvement du cycle Tao (qui en contient six), première déclinaison de leur travail sur le Tao-tö-King de Lao-Tseu, découvert par le sopraniste en 1959 : il mettra plus de 20 ans à en saisir la structure, à ruminer cette mise en sons « quand jai rencontré Irène, jai trouvé la mélodie ». Linfluence des cultures japonaise et chinoise se retrouve dans son choix de textes. Quatre pôles, à la fois géographique et de tonalité, peuvent être circonscrits dans son travail littéraire : la poésie américaine (Melville, poètes beat ou dans une mouvance proche - Brion Gysin5 (inventeur du cut-up avec Burroughs, et dune machine à rêve à lorigine du CD Dreams), Bob Kaufman, Ginsberg (in Sands, Tzadik, 1988) - Robert Creeley et Judith Malina (fondatrice avec Julian Beck du Living Theater en 1947); la poésie française disséminée au fil des albums : Apollinaire, Eluard, Picabia, Braque, Blaise Cendrars, Gaston Chaissac, Guillevic, Soupault ; la poésie slave, avec Ossip Mandelstam et Anna Akhmatova (in Rushes, 10 Songs from Russia) avec deux albums entièrement consacrés respectivement à Blaga Dimitrova, auteur bulgare de petits textes simples et mystiques, et Marina Tsvetaeva,; enfin donc lOrient, avec Taslima Nasreen (opéra The Cry en 1994), Lao-Tseu bien sûr, et la voie tao/zen avec Po Chü-Yi, Ryokan (moine zen japonais, maître du haikai), Akiko Itakura, et Kenneth White, géopoéticien écossais, dExtrême Occident, sous influence zen et taoïste .
Voilà dans lessentiel la cartographie poétique de Steve Lacy, avec ici et là quelques électrons libres (Kandinsky, quelques italiens Beltrametti et Ballestri, Schwitters ).
Cette appréhension du matériel sonore au-delà des genres et des compartiments (cest Cecil taylor, qui lui communique cette curiosité pour les diverses formes artistiques), révèle un souci constant chez Lacy douvrir une porte sur lextérieur, et un usage aguerri de la transversalité : très influencé par les idées de Marcel Duchamp, il revendique la possibilité de pouvoir mettre nimporte quoi dans une uvre dart. Question doptique, déjà présente dans le concept de Roba en 1968/69, abandonné au fil des ans, dont on retrouve cependant lesprit dans cette habitude dentrecroiser les références, les dédicaces. La chanson est envisagée comme un jeu de pistes fonctionnant par écho, redoublement et croisement de tangentes, son espace comme un lieu de confluences, de convergence, point névralgique dun réseau, où se croisent des éléments disparates et hétéroclites (côte à côte sont parfois placées des dédicaces à des personnalités diamétralement opposés), qui rapprochés font sens le simple fait de les juxtaposer crée le sens, comme dans un collage, cest la leçon de Duchamp,.
« On voit une chose dans une autre, on entend une chose dans une autre. Cest lécho des paroles. ». Dans Torments, cest un poème de Chaissac dédicacé à Erik Satie, Wish (in The owl) daprès Picabia dédié à Boris Vian, Outings remercie Rabelais et Jarry, évoque Borges, The Owl daprès Apollinaire évoque Webern, Speel , récit dérisoire de Dali au sujet dune salade de mouches surréaliste est dédiée à Chopin Arrières-plans et jeu de pistes destinés à brouiller le sens premier, redoublements pour mieux sembrouiller se révèlent en toile de fond et esquissent des passerelles inédites qui suggèrent des connexions cachées la dédicace fonctionne comme une indication, un signe daller chercher, daller gratter, guidé par des antennes « intermusitextuelles », ces palimpsestes Le référentiel rôde chez Lacy, tapi entre les lignes de ses compositions.
Sa musique est en effet presque toujours écrite en référence à un artiste : « Il y a de la litérature, de la
peinture, du théâtre et de la danse dans toute la musique que nous jouons. Même si elle resssemble à du saxo solo cest toujours basé sur autre chose qui est basé sur autre chose, ainsi de suite ! »6 Cest une recherche du sens par dérive, pas chassés, rapprochements lointains, échos, vases communicants, ça circule en tout cas, ce nest pas fixe, pas denclos, de compartiments, ceci nappartient pas à personne, pas de propriété privée, le vol cest la propriété, Steve Lacy est vivant et na pas fini de nous surprendre !
Discographie :
The Owl, réédition in « Dreams, Scratching the seventies », 3 CD, Saravah, 1997
The Joan Miro Foundation Concert, New Contemporary Music, NCM 10
Songs, (avec Brion Gysin), Hat Art 1985/86 & HaT Art CD 6045)
Et pour les internautes à visiter absolument le site consacré à Steve Lacy :
http://senators.free.fr/index.html