MARK FELDMAN (Bertrand Serra)

Mark Feldman, comme ses partenaires apparentés au microcosme du downtown new-yorkais, appartient à cette génération de musiciens nourrie d’expériences diverses, de Coltrane à Webern, d’Ornette à Stravinsky (en faisant un détour par la musique romantique, aux racines même peut-être pour Feldman de son univers musical), glanées tous azimuts, par delà les enclos qui séparent, délimitent ; à une génération qui se joue de territoires a priori hétérogènes pour en jouer, à leur confluence : matières arrachées, déformées en toute innocence et toute inconscience, c’est à dire, au fil de la vie, écouter, recueillir, abriter, mêler, agencer. A ce jeu, le pianiste Uri Caine, qui a érigé le détournement en règle, le collage en principe, qui multiplie les emprunts (classique, jazz, électro-techno, tradition juive, folklores diverses, musique de chambre, freebop, poésie…) pour constituer une matière en magma, refondue, coulée dans de nouveaux moules, excelle. Le violoniste semble le partenaire idéal - de la subtilité dans le dessin des nuances, une finesse d’approche des tonalités et des climats, un « toucher » velouté, une connaissance de l’histoire de cette musique acquise grâce à sa formation classique - pour ces relectures post-modernes et intempestives – kaléidoscopiques, polyphoniques, protéiformes - de Malher ou Wagner.
De sa posture centrée sur l’ouverture et d’une maîtrise rare de l’instrument, Mark Feldman, plus que tout autre, en a tiré une souplesse et une grande mobilités musicales. La cartographie de Mark Feldman est réellement rare et insolite : c’est un électron libre (qui a du mal à se fixer, d’où la rareté de ses interventions en tant que leader), qui arpente l’espace à mesure des propositions. Le violoniste a toujours navigué dans différents sillages. Il apparaît sur plus de 200 enregistrements, comme musicien de studio à Nashville, Tennessee, où il a collaboré avec de nombreux musiciens de studio (avec Willie Nelson, Johnny Cash, George Jones…) ainsi qu’avec un télé-évangéliste (Jimmy Swaggert), comme soliste dans des orchestres symphoniques (WDR Symphony de Cologne ou l’UMO Radio Big Band d’Helsinki), ici et là sur divers enregistrements jazz ou autre (avec Ruben Rada, percussionniste uruguayen, Suzanne Vega) et bien sur partie prenante du mouvement de l’avant-garde new-yorkaise, symbolisé fut un temps par la Knitting Factory.
C’est en 1988 qu’il rencontre Dave Douglas, au moment où le trompettiste constitue The Mosaïc Sextet : «Mark venait juste d’arriver dans cette ville [ NY], personne ne le connaissait, personne ne jouait avec un violoniste à ce moment-là, mais on a pensé que ça serait bien »1 rapporte Michael Jeffrey Stevens. Premières rencontres qui, de fil en aiguille, le mèneront à accompagner le trompettiste dans certains de ses projets, à s’intégrer (via Dave Douglas : en 1993 Zorn propose au trompettiste de participer à une B.O. de film. En est sorti Masada) à certains groupes de John Zorn, à participer au mouvement alternatif klezmer (avec Dave Douglas et Uri Caine, il joue sur le disque, assez représentatif de ce mouvement, Don Byron plays the music of Mickey Katz)…
Hormis les collaborations déjà évoquées (gageons que certaines furent d’inspiration alimentaire), il apparaît aux côtés de Lee Konitz, Billy Hart, Tim Berne, Pharaoh Sanders, Joe Lovano, Ray Anderson, Anthony Davies, George Gruntz, Bill Frisell, Mark Helias, Judy Niemack ou They Might Be Giants, joue au sein de The Chromatic Persuaders, un quartet incluant la bassiste Lindsay Horner, est un membre actif de l’Arcado String trio avec le bassiste Mark Dresser et le violoncelliste Ernst Reijseger (ou Hank Roberts) – Green Dolphy Suite (sur Enja Records), fait écho du double trio constitué en 1993 pour Banlieue Bleues avec le Trio de Clarinettes (Louis Sclavis, Armand Angster, Jacques Di Donato), une création reprise par de nombreux festivals (Moers, Groningen, Vandoeuvre…).On l’entend plus récemment avec John Abercrombie (sur ECM), deux pianistes inspirés par l’improvisation, l’une suisse, Sylvie Courvoisier (sur Avan Records), l’autre japonais, Sakoto Fuji (sur EWE), avec Wolfgang Puschnig (sur Amadeo), ou encore Richard Galliano.
S’il s’est bâti au fil des ans une notoriété solide au sein des musiques de jazz, il n’en reste pas moins que le terrain de jeu privilégié de Mark Feldman s’est bâti autour de ses rencontres new-yorkaises et de deux labels : Tzadik (dans les groupes de Zorn, avec Roberto Rodriguez, et en solo), Winter & Winter, avec Dave Douglas, ou Uri Caine.
Les compositions de Dave Douglas sont tantôt inspirées des musiques d’Europe Centrale, tantôt se font écho d’ambiance webernienne, sombre ou mélancolique, plus proche de la musique de chambre (Bartok) que de l’éruption free et le fourmillement bruitistes. Entre tradition et avant-garde, c’est une musique pleine de fraîcheur et d’émotion (deux albums phares dans leur collaboration : The Charm of the night sky et A thousand evenings ; dernièrement avec Susie Ibarra et Guy Klusevcek pour un spectacle de danse de Trisha Brown) qui fait coexister des univers musicaux bien différents. Au sein de ce quartet de chambre à l'instrumentation funambulesque (accordéon, violon, contrebasse) explorant des textures sonores inédites et mélancoliques, c'est le versant intimiste et délicatement lyrique de sa personnalité qu'explore le trompettiste, plongeant résolument aux racines folkloriques imaginaires.
Sideman hors-pair, au premier sens du terme – discret et présent, Feldman ne joue pas derrière, mais à côté : «Mark Feldman et moi travaillons ensemble depuis au moins quinze ans. Pendant tout ce temps, il n’a cessé de me surprendre, de me mettre au défi avec son registre toujours plus large et la passion avec lesquels il joue du violon. C’est une stimulation permanente de faire de la musique avec Mark. Il a vraiment trouvé son propre langage.» (Dave Douglas)
Ce langage, il trouve sa meilleure expression, nous semble-t-il, dans 2 disques : le duo avec Michael Jeffrey Stevens sur Leo, son solo sur Tzadik.
Music for violin alone (1994) est le premier enregistrement sous son nom en tant que leader. 10 pièces en solo où le violoniste utilise toutes ses ressources, déplient tout son éventail de possibilités musicales, alternent les climats, enchaînent les idées. C’est une démonstration hallucinante de son talent. Les climats divers, les nuances plurielles, nocturnes, minimalistes, grinçantes, aux rythmes successifs, sont innervés de bout en bout par lyrisme épuré et contrarié, grinçant et acidulé ; c’est un parcours en lignes, doucement brisées, tranquillement courbées. Car il s’agit bien de lignes : de points niet et point de fourmillement. Des lignes, jamais droites, ondines et vagues, vivaces et filantes, légères et énergiques. Des micro-lignes, pour un microcomos : se profile à profusion à répétition l’ombre de Bartok, et Feldman semble s’oublier dans une musique qui s’élève à l’impersonnel, sorte de parfum abstrait et invisible, indéfinissable et quasi insaisissable, une essence limpide et transparente, concentré extrême de son univers. C’est aérien mais pas éthéré, fluide sans être sans corps, dansant sans nous faire tourner la tête : l’éphémère, absolu, atteint au moyen d’une dilatation extrême de l’espace. Car Feldman nous fait bien sentir l’impermanence fondamentale du monde. «  Je dois jouer différemment quand je joue avec Mark, c’est un tel virtuose que je dois vraiment lui donner de l’espace. (…) Son contrôle de l’instrument est tellement brillant que je me contente de lui laisser beaucoup de place. » (MJ Stevens)
C’est au sein de The Mosaïc Sextet où ils jouent pendant 3 ans ensemble qu’il rencontre Michael Jeffrey Stevens : les projets de Mark Feldman en tant que leader sont assez rares pour insister sur sa rencontre avec le pianiste new-yorkais, qui confie que « le duo enregistré avec Mark est vraiment particulier (1). (...) Quelque chose d’une réelle communication musicale, émotionelle et spirituelle s’est passé entre Mark et moi.  » Haiku : ce sont en effet de petites pièces (3 chansons composées, 9 improvisées), sobres et atmosphériques, méditations nocturnes où s’inscrit en filigrane toute la filiation romantique de Schumann (Malher, Chopin, Berg,) à Bartok. A propos de ce disque Michael Jeffrey Stevens explique : « J’aime l’idée de se faire rencontrer le jazz et le classique. (…) Avoir des voix indépendantes en improvisant. On savait que ça ne serait pas du swing parce que ce n’est pas ce que j’entends quand je pense au violon, donc l’approche est devenue classique. (…)  Quand j’entends le violon, je penser automatiquement à la musique de chambre. Et c’est ce qu’il joue. Il ne joue pas une seule de ses lignes bop, son jeu est vraiment de la musique de cordes faroucheusement libre (wild string music) ».
La palette de jeu de Mark Feldman est large. On peut noter cependant que ses goûts vont plutôt aux mélodies – dans les traditions tzigane, klezmer, classique. Feldman se prête peu à l’expérimentation pure, telle que John Zorn la pratique parfois. Quand il fait appel au violoniste, c’est pour jouer dans le Masada Chamber Ensembles (Bar Kokhba), dans des quartets ou trio à cordes, ou dans des tonalités klezmer (The Circle Maker). Pour son hommage à Artaud (Le Momo), plus trituré et plus crissant, plus torturé en accord avec les corps à corps d’Artaud, c’est Jennifer Choi qu’il sollicite.
Car Feldman joue très peu en rupture. Pas du tout à la manière de Carlos Zingaro, Philip Wachsmann ou même Ornette Coleman. Mark Feldman s’affirme discrètement, musicien de string quartet dans l’âme, tantôt noire tantôt bleue, parfois multicolore, sans doute aucun tournée vers l’autre, d’une souplesse virtuose et quasi féline. Au final, une présence rare et sûre.

(1) Improjazz, N°46, interview de Marc Chaloin





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