Didier Petit: Politique de l’improvisation (Bertrand Serra)



Où commencer : à son entrée au Conservatoire à 6 ans, à sa sortie à 15 ans, à son entrée à l’IACP d’Alan Silva (il y enseigne de 1987 à 1990…) ? Rien de bien convaincant là-dedans…. Nous commencerons là, au milieu, prenant à la volée la ligne de fuite filée avec énergie, à une des bornes, fondatrice, qui jalonnent son parcours. 1990 : Didier Petit fonde In Situ et sort son premier solo chez Leo, Sorcier. Une suite de contes, avec retour et détour de thèmes, ritournelles encore un peu vertes mais bien tournées. 2000. Déviation, son second solo. Une perle. Entre ces deux pierres - essentiel l’entre-deux chez lui – Didier Petit suit plusieurs pistes. Maintes rencontres l’aideront à ne pas prendre le droit chemin.
Par l’intermédiaire de Misha Lobko, il côtoie déjà depuis quelques années les improvisateurs européens – ce sera le point focal de son activité future - multipliant les aventures, avec Vladimir Tarasov, Sakis Papadimitriou, Daunik Lazro, Carlos Zingaro, Roger Turner, François Tusques, Marylin Crispell, Jac Berrocal, qu’il convie pour la plupart à enregistrer pour In Situ. Au fil des ans, il bâtit pour ce label un catalogue qui ressemble au paysage de l’improvisation européenne, avec des connexions insitantes, et un parfum persistant d’utopie (le label, « fabrique d’objets utopiques », est une manière de la concrétiser) et de liberté. Intempestif, in situ, in vivo. Mémoire de l’éphémère, archivage qui échappe au stockage puisque musique d’un lieu, d’un moment, d’une rencontre, tous trois indiqués clairement sur le fond rouge ( !) des pochettes. C’est l’histoire d’une scène, vivante, débridée, subversive qu’il tente de jalonner, sertie de cette démarche qui pose son empreinte sur toute l’activité musicale du violoncelliste : musique et politique, indissociables, liées étroitement. Il œuvre au sein de ce territoire comme un militant, s’engage – pour ces « musiques brutes, intransigeantes, sauvages, rigoureuses, déterminées, historiques », prend position. En 1995, suite à la liquidation judiciaire d’Adda, le label stoppe momentanément sa production, avant de repartir sous pochette jaune. Dans le même temps, Didier Petit reporte une part de son énergie sur son activité propre de musicien, et accentue sa collaboration avec Denis Colin, qui se concrétisera par la formation d’un trio (avec Pablo Cueco, lui-même accueillera Petit au sein de l’Ensemble Transes Européennes), celle d’un groupe plus large, les Arpenteurs, et enfin celle d’un quartet (avec Daunik Lazro et Mickael Nick) sous la houlette de Petit lui-même, NHOC. Configurations et territoires à l’intérieur duquel chacun assume à tour de rôle la direction, impriment le tempo et le choix des compositions. Sans hiérarchie ni rivalité, une variété de postures pour une richesse et une diversité musicales.
Couleurs arabo-persanes, influences orientales, quelques tournures et mélodies venues de l’Europe de l’Est s’agrègent au sein du Denis Colin trio, pour sous fond d’improvisation accrocheur, un zeste rupestre, free, agencer un faisceau de notes sensuelles, dansantes, légères, paisibles même, en toute innocence . Fluide, c’est le
titre d’un enregistrement gravé pour In Situ. C’est la beauté assumée, une invitation au voyage comme il y en a peu : rien de « world » ici, juste des agencements cohérents et savants d’éléments hétéroclites qui ne doivent rien à la juxtaposition – pas de mélange ni de fusion. C’est, comme dans les Arpenteurs, une manière de parcourir le monde nonchalante, douce et paisible. Sans colère ni violence. Si le trio joue les compositions de Denis Colin, il n’en reste pas moins que ses deux partenaires (Petit et Cueco) jouent un rôle actif, notamment au niveau des arrangements.
NHOC résonne autrement. Les compositions de Didier Petit ressemblent à des petites suites, une succession de petites suites pour une symphonie mineure et minimaliste. Eveil, bruissements, crissements, respirations ténues, c’est la vie en continu, en brisures, en déviations, en souffles courts, longs selon le terrain, ils arpentent, c’est microscopique, mais ils cheminent aussi dans les circonvolutions des respirations, dans les méandres de l’étendue immanente : l’angle de approche, de perception est radicalement transformé. C’est en tout cas comme une carte, dessinée in vivo, à plat en deux dimensions, ça circule, ça fourmille, c’est plein de détours, de contre-pieds, de lignes croisées. Au dehors, un microcosme (Bartok ?), pour un regard d’entomologiste, à l’intérieur les détours du réseau neuronal peut-être, avec ses connexions singulières, ses bifurcations, pour une vision au scalpel.
NHOC ? vous dites. Oui, comme les éléments chimiques – Azote (N), Hydrogène (H), Oxygène (O), Carbone (C), l’eau, l’air, la vie ! Petit s’est inspiré de la découverte en 1990 de la fusion nucléaire de l’hydrogène, fusion froide et a imaginé un parallèle musical. NHOC : des molécules en constante reconfiguration, à la géographie et aux combinaisons aléatoires – improviser, c’est expérimenter -, changeantes à chaque instant, aux liaisons diverses, covalentes, doubles, en fission parfois, souples, fermes, glacées, chaudes. NHOC : c’est un quartet alchimique, moléculaire, explosif, en métamorphose incessante, ensemble d’éléments qui se repoussent, s’attirent, se croisent, se dédoublent. Il y a quelque chose de l’élémentaire sonore, c’est chaotique, fragmentaire, mais aussi continu, sans ruptures inexorables. Denis Colin (cl b), Daunik Lazro (as) lâchent bride à leur souffle, tantôt primitif, tantôt assagi. Didier Petit et Mickael Nick en introspection minimaliste s’infiltrent, enchevêtrent, soutiennent.
Ils flirtent avec le chaos (le désordre est la règle, l’ordre l’exception), l’informel, qui abritent des débris, des lambeaux de mémoire, la mémoire de l’eau, fluide et inconsciente. NHOC : l’exploration des espaces rares, habitée par des intensités inouïes dont on revient harassé, les yeux rouges.
2000 donc. Déviation. Didier Petit relie là les lignes tracées jusque là, les affine. Une improvisation totale avec retour de thèmes, récurrents, de mélodies qui reviennent comme des ritournelles, avec des détournements, pop, contemporain, retrouvées au hasard de sinuosités insensées. Se désencombrer, se débarrasser de son barda – l’expérience commence là où le savoir s’arrête – pour se brancher sur l’impersonnel, loin des représentations et des espaces quadrillées. C’est le réel sonore contre les réalités faites en carton-pâte, qui tentent de mettre le monde en cube, en boîte. La musique est affaire de vision -  « improviser c’est se mettre en état de perception. »
Didier Petit a du apprendre à décoder l’instrument (exit stéréotypes, clichés, tournures délavées), à le sortir de son champ d’expression « naturelle », sans le déconstruire pour autant, fidèle en cela à sa formation classique - « Il a passé 12 ou 13 ans au Conservatoire. Dans son jeu on retrouve la présence de Bach, surtout le violoncelle de l’époque, la viole, plus que la musique romantique finalement. » (Denis Colin1)
Instrument de mélodies amples et généreuses, colorées, à la manière d’une sonate d’automne, instrument séducteur qui avive la tristesse, enfante les songes, le violoncelle a indéniablement une force baroque certaine, une expressivité pleine et entière, une charge mélancolique encombrante. Sons trop polis, images trop nettes, un peu trop fixes : Petit épure, baîllonne le lyrisme de sa caisse en bois. Son jeu sobre, rugueux, dense, véloce (l’instrument est réputé peu maniable), et sa formidable assise rythmique (« une pulsation intérieure très solide » pour Denis Colin), véritable colonne vertébrale de son jeu (le pied agile, la marche alerte, le geste sûr et franc), lui permettent d’écarter les métamorphoses éculées, pour aller plus loin, défricher, silloner, ouvrir des espaces à parcourir dans le clair-obscur. Cette charpente, c’est sa main droite qui l’a élevée. « Il en joue un peu comme un chœur, il joue souvent en double corde, et chante une troisième note par dessus. Il a une main droite comme un poumon » (D. Colin). Une main qui, privilégiée à l’exercice de la main gauche (qui joue sur les hauteurs) lui permet de tisser des lignes qui ondulent, de filer des mélodies, fluides et acides, tantôt douces tantôt rugueuses, superposées par la voix, qui vient doubler les effets. C’est finalement une musique claire et à plusieurs strates, complexe, vive, prompt à nous éveiller que nous propose Didier Petit. Cette démarche, illustrée par son goût pour le décloisonnement artistique (il collabore entre autres avec Mic Guillaume, chorégraphe, avec Le Drame Musical Instantané qui mêle tous les genres, avec l’Amour d’Alex Grillo ), constitue une éthique à part entière. Chacun choisit les latitudes et les longitudes qui le traversent, les postures qu’il adopte. Celle de Didier Petit sont cohérentes et intelligentes, résistantes en tout cas, et ouvertes à toutes les métamorphoses. « Ne demandons pas trop aux musiciens… si ce n’est qu’ils nous transforment, ne serait-ce qu’un instant. » Dont acte.

Toutes les citations sont extraites d’Improjazz, celles de Denis Colin du n° 40 (Interview de Marc Sarrazy), celles de Didier Petit du n° 17 (interview de Philippe Renaud)

Discographie :

• Denis Colin Trio Fluide In Situ 180
• Didier Petit NHOC In Situ 181
• Didier Petit Déviation La Nuit Transfigurée.




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